"Une histoire en friche(s)
C'est un livre qui désoriente. Et telle est bien peut-être sa vocation. Disons que c'est un "objet" étonnant, dont on ne saisit pas
bien d'abord... l'objet. Cette
" aventure graphique d'exploration urbaine » nous propose des
images singulières, donnant à voir
le monde dans son étrangeté.
Friches industrielles, bâtiments
désaffectés, lieux hier populeux et
aujourd'hui désertés : les photographes
Philippe COlllGNON et
Dominique LAVAULT sont allés à la
rencontre de ce "patrimoine ordinaire", dont la présence, pourtant
discrète, hante en secret la mémoire
des Grenoblois. Dans un texte
liminaire tout à fait éclairant, I'universitaire
Renaud PAYRE expose
d'entrée l'enjeu de ce travail photographique
peu commun: ‘‘Les
monstres industriels s'endorment. Il
est lemps d'en révéler la beauté.
Cette beauté n'est pas celle d'un
monde enchanté, idyllique. Elle existe
néanmoins et a rendu possible la
ville contemporaine.’’
Du coup, les deux photographes
(qui travaillent au sein de
Cielstudio, petite société grenobloise
prestataire de services photographiques...
et maison d'édition
à l'occasion) ont retravaillé
leurs prises de vue comme des
peintures, en s'autorisant tous les
droits. Et ils ont bien eu raison.
Mêlant photographie, typographie
et mise en page, ayant recours
sans aucun état d'âme à toutes les
techniques de retouches proposées
par la photographie numérique
et les logiciels informatiques,
ils ont moins cherché à faire oeuvre
d'archivistes, qu'à révéler surtout
une atmosphère. Cette atmosphère
est souvent âpre, rude, volontiers
decalée, propice à intriguer,
déstabilisante parfois. Elle est faite
de poussière, de rouille, de ruines,
de débris, de gravats, mais aussi de
lumières fantomatiques, d'ombres
dantesques et de brouillards apocalyptiques.
Le cimetière des
monstres constitue la mise au jour
de légendes et de mythes enfouis,
la révélation d'un imaginaire tournant
autour du " ventre" de la ville - le monde souterrain sur lequel
nous marchons.
Chaque double page de ce livre
est une composition à part entière,
en quelque sorte un tableau, où les
éléments trouvent à s'assembler
autour de critères souvent plastiques :
une forme, une couleur,
une ambiance visuelle. À l'instar de
cette image dans laquelle cohabitent
avec beaucoup d'à-propos
esthétique la caserne de Bonne, la
maison Keller-Leleu de Livet-et-Gavet,
une croix de chemin du
Trièves et une épave de voiture
venue d'on ne sait où. Petite halle
de Bouchayer-Viallet, bloc opératoire
de la clinique des Bains, carrière
de molasse de Voreppe, usine
électrique des Vernes, ancienne
poudrière Vauban : Philippe COLLIGNON
et Dominique LAVAULT ont
mené à bien avec autant de sensibilité
que de créativité cet inventaire
(graphique et photographique)
éclaté, "étoilé" d'un
patrimoine modeste, presque
ingrat. qui "ne célèbre pas uniquement
un âge d 'or et des grands
hommes ». Du reste, les auteurs
montrent un vrai respect pour ce
que fut l'existence dure et pesante
(une "quasi-servitude", écrivent-ils)
des ouvriers d'autrefois, véritables
"forçats de ce monde". Voilà
donc un livre qui,dans son peu de
mots, nous incite à regarder : à
regarder vraiment l'usure,l'érosion
et la sape du temps. En bannissant
l'amnésie; mais sans aucune nostalgie, cependant : "Il n'est pas
question de regretter aujourd'hui
Grenoble qui s'en va." La ville change,
la ville vit; rien que de normal.
Jean-Louis Roux